Ce que la systémique change
Les crises se traitent presque toujours séparément. Nous avons construit un atelier qui remonte à ce qu'elles ont en commun, et cette page raconte pourquoi.
Chaque crise dans son couloir
Le climat a ses rapports, ses conférences et ses objectifs chiffrés. La biodiversité a les siens. Les inégalités, la santé, la démocratie, l'alimentation également. Chaque domaine a construit son expertise, son vocabulaire et ses plans d'action, et chacun progresse dans son couloir.
Cette organisation a produit des connaissances considérables. Elle a aussi une conséquence : personne n'est chargé de regarder ce que ces sujets ont en commun.
En 1865, l'économiste William Stanley Jevons publie The Coal Question. Il y observe que les machines à vapeur de Watt, bien plus efficaces que les précédentes, n'ont pas fait baisser la consommation de charbon anglaise. Elles l'ont fait tripler. Le charbon coûtait moins cher à l'usage, donc on en trouvait sans cesse de nouveaux emplois. Cent soixante ans plus tard, le mécanisme n'a pas changé de nature : produire l'électricité autrement demande des métaux, et les extraire abîme des milieux et des vies ailleurs.
Tant que les causes communes restent hors du champ, ces arbitrages se répètent.
Regarder le système plutôt que ses morceaux
Le monde est un système complexe, interconnecté, fini, à la fois écologique, social, psychologique et économique. Nous le traitons comme s'il ne l'était pas : comme s'il était divisible, séparable, simple et infini. Nos problèmes globaux, persistants et insolubles, découlent directement de ce décalage.
La pensée systémique consiste à regarder un ensemble par ses relations plutôt que par ses éléments. Ce qui compte n'est plus seulement ce que contient le système, mais ce qui circule entre ses parties : les boucles qui s'auto-entretiennent, les délais entre une cause et son effet, les seuils au-delà desquels un équilibre bascule.
Donella Meadows en a tiré une observation décisive pour l'action : les points où l'on peut intervenir dans un système n'ont pas tous le même pouvoir. Modifier un paramètre ne produit presque rien. Modifier une règle produit davantage. Modifier le récit qui justifie la règle produit le plus. C'est contre-intuitif, parce que l'effort demandé est inverse de l'effet obtenu : les leviers les plus puissants sont les moins visibles et les moins coûteux à actionner.
L'atelier suit ce chemin. Il part de ce qu'on observe, remonte aux règles du jeu, puis aux croyances qui les rendent évidentes. C'est la raison pour laquelle il consacre autant de temps à ce qui semble abstrait : c'est là que se trouvent les leviers.
Pourquoi une fresque, et pas un cours
Un exposé transmet un raisonnement déjà fait. Une fresque le fait construire. Les participant·es manipulent des cartes, les relient entre elles, débattent de l'ordre à leur donner, et voient la structure apparaître sous leurs mains. Ce qu'ils obtiennent à la fin, ils l'ont établi eux-mêmes.
La différence n'est pas seulement pédagogique. Sur ces sujets, l'obstacle n'est pratiquement jamais l'ignorance. C'est le point que documente la recherche depuis vingt ans, et il vaut la peine d'être pris au sérieux : ajouter de l'information à quelqu'un qui sait déjà ne le fait pas bouger, et peut même renforcer ses positions initiales.
Un atelier collectif agit ailleurs. Il rend visibles les désaccords, met en commun des points de vue qui ne se croisent jamais, et permet à chacun d'examiner ses propres évidences en présence de celles des autres. C'est un travail que la lecture d'un rapport ne produit pas.
À côté des fresques thématiques
Les fresques thématiques ont réussi ce que l'enseignement classique rate le plus souvent : rendre un sujet technique manipulable en trois heures, sans le déformer. La Fresque du Climat, celles du Numérique, de la Biodiversité et les autres font ce travail sur leur domaine mieux que nous ne le ferions. Nous n'avons pas vocation à le refaire.
Paul Chefurka décrit la prise de conscience comme une échelle. On perçoit d'abord un problème. Puis plusieurs. Puis les liens entre eux. Puis ce qui les produit tous. Les fresques thématiques excellent aux premiers barreaux. La Fresque Systémique travaille les derniers.
Les deux démarches se complètent plus qu'elles ne se concurrencent : il est difficile de relier des sujets qu'on ne connaît pas, et il est frustrant de connaître des sujets sans voir ce qui les tient ensemble.
Ce que ça change concrètement
Pour une personne
Une lecture d'ensemble qui tient debout, et de quoi situer son propre rôle dedans. Le dernier temps de l'atelier est consacré aux leviers accessibles depuis sa place, professionnelle comme personnelle.
Pour une équipe
Un constat partagé, construit ensemble plutôt que reçu. Les débats qui suivent partent d'une base commune, ce qui évite de refaire chaque fois le chemin depuis le début.
Pour une organisation
Une grille de lecture qui relie les engagements pris sur des sujets séparés, et qui aide à repérer là où ils se contredisent.
Le plus simple reste de le vivre.
Trois heures et demie suffisent à faire le chemin en entier.